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Serbe et Bosniaque, Sasa Stanisic publie en 2006, "Le Soldat et le gramophone", un premier roman dont l’édition française sort aux éditions Stock pour la rentrée littéraire. Un livre bouleversant de sincérité sur son pays perdu.
Son père est serbe, sa mère bosniaque. En 1992, à quatorze ans, Saša Stanišic accompagne ses parents en fuite en Allemagne, alors que commence le terrible conflit yougoslave. Dramaturge, poète, nouvelliste, il publie en 2006, "Le Soldat et le gramophone", premier roman dont l’édition française sort aux éditions Stock pour la rentrée littéraire. Un livre bouleversant de sincérité sur son pays perdu.
La guerre en Yougoslavie, l’enfance, l’exil. C’est de vous dont il s’agit…Chaque exilé fait l’expérience de la perte et du vide. Pour certains, cela se comble tout seul. D’autres se disent : je reviendrai dès que je le pourrai, j’irai voir ma famille, mes amis. A cause de la guerre, tous n’y parviennent pas. L’absence s’installe. J’ai eu la possibilité de revoir mon pays, de téléphoner, d’envoyer du courrier. Cela n’a pas calmé mon vertige. Dix ans après avoir fui Visegrad, je gardais toujours en moi un trou béant. Ce livre l’explore. Il en dessine, en quelque sorte, la cartographie. Il est très personnel, pourtant il ne raconte pas mon histoire, il revisite les questions que je me suis posées.
"Le soldat et le Gramophone" est aussi un livre sur le silence.
A la mort du grand-père Slavko, au début, le père d’Aleksandar ne sait pas lui dire les mots qu’il faudrait : se taire est sa seule manière de répondre au tragique. Mais il y a également le silence de ceux qui ne peuvent plus parler. La guerre a rendu Aleksandar mutique. Après l’exil de sa famille en Allemagne, il n’est plus capable d’évoquer son pays. Vers la fin du livre, quand il y revient, il retrouve un voisin qui a décidé de ne plus se souvenir et ne prononce plus un mot. C’est le silence de la culpabilité. Aleksandar le partage. Il a un oncle criminel de guerre à qui il ne demandera jamais ce qu’il a fait. La dernière image, c’est la pluie qui emplit sa bouche ouverte…
L’eau a beaucoup d’importance dans votre texte.
Lorsqu’on grandit près d’une rivière, on a avec elle une relation particulière. Dans mon roman, la Drina est un personnage. Elle parle, elle pense. Elle a une mémoire des temps. Avec une rive en Bosnie, l’autre en Serbie, elle a déjà vu d’autres guerres, d’autres horreurs. Ça continue. Elle coule….. Elle a été témoin de tant d’affrontements.
J’ai voulu que mon pays soit présent dans la matière même du texte, y compris dans ses traductions. Un exemple : Aleksandar a une grand-mère dont on dit qu’elle est "sourde comme un canon". C’est une expression typiquement serbo-croate. On ne dit pas pareil en allemand, en français… Je voulais que ces mots de ma langue d’origine soient fidèlement retransmis. De même pour les sonorités. Je les conserve pour donner un ton, des impressions. J’ai attaché un grand soin aux traductions. Vous lisez en français, mais ce que vous entendez, c’est l’univers d’un enfant bosniaque.
Vous êtes bosniaque, vous écrivez en allemand, vous parlez anglais, vous comprenez le français…
Et je maîtrise un peu le russe aussi... Je suis arrivé en Allemagne à quatorze ans, en octobre 1992. Pendant les deux premières années, j’écrivais en serbo-croate et je me traduisais. Un jour, un professeur m’a demandé d’imaginer un poème en allemand. A partir de ce jour-là, c’est devenu ma langue.
Vous êtes donc un écrivain allemand ?
Je suis journaliste. "Le Soldat et le gramophone" est mon premier roman, mais j’ai publié des nouvelles en Allemagne. J’écris aussi pour le théâtre. Disons que je suis un écrivain allemand… qui vient d’ailleurs.
© Peter von Felbert